La Seconde Guerre Mondiale

L'ARRIVÉE DES ALLEMANDS, L'EXODE

  Les allemands sont arrivés en juin 40.

 Mme Vallois : «Le 9 juin 40, Mr Rozan, instituteur, et le maire sont venus nous dire que les allemands arrivaient et qu'il fallait qu'on laisse la maison. On avait tellement entendu parler de la guerre de 14. Mon père nous parlait des atrocités qu'il y avait eu, on avait peur.
 Alors, on est parti dans la nuit. On est arrivé à Caudebec (en Caux). Il y a eu des bombardements. On nous a dit que l'on ne pouvait pas traverser avec le bac. Alors, on a couché dans une grange à Allouville Bellefosse.
 Le lendemain, on a abandonné les voitures en haut du château de Villequier. On a traversé la Seine en barque à Villequier. On est allé à pied jusqu'à Vatteville la Rue. A Vatteville, on nous dit que l'on peut passer le bac à Quillebeuf. Trois chauffeurs sont repartis à pied pour prendre le bac de Quillebeuf. Ils ont retrouvé les voitures à Villequier et sont venus nous retrouver dans une grange à Vatteville la Rue.
 On est rentré au mois de juillet, soit environ trois semaines après. D'abord mon beau frère est revenu. Et puis, il nous a dit que l'on pouvait revenir. On a eu du mal à revenir parce qu'il n'y avait plus d'essence pour revenir. On était arrêté au Mans à la Kommandantur pour avoir un laisser-passer.
 Quand nous sommes rentrés chez nous, il y avait encore le vacher qui n'était parti que deux jours.»

 Mr Fournier : «Nous, on a été en exode dans l'Eure. On a passé le bac à Caudebec (en Caux). On s'est retrouvé à Saint Nicolas de Blicquetuit. Et après, le bac a coulé.
 On est resté trois semaines dans l'Eure. On a échoué à Campigny. On a couché dans la forêt de Brotonne.
 On a traversé en barque au retour.
 Mon père était resté là. Il était garde-champêtre.
 On est revenus, les allemands étaient là. Tout le monde a repris ses habitudes avec les restrictions.»

Souvenir

L'OCCUPATION, LES RESTRICTIONS

  Des produits de première nécessité rares

 «Pendant l'occupation, il n'y avait pas grand-chose dans les épiceries. Il y avait des graines sèches : des haricots...»
 «Les gens qui avaient de la famille agriculteur, ça allait encore. Il pouvaient avoir du lait, du beurre...» «Sinon, on avait toujours les poules, les lapins, les jardins.» «Dans chaque maison, il ne fallait pas plus de 10 poules.»
 «On n'avait pas de beurre à manger. On n'avait que 250g de pain par jour, une livre de sucre par mois et 50g de beurre par mois. J'allais faire 8 heures à l'usine avec un petit bout de pain et mes deux morceaux de sucre. On n'était pas gras. Il n'y avait pas de danger. Il y avait aussi la saccharine pour remplacer le sucre. Il y avait des rutabagas. On faisait du ragoût avec. On en mangeait avec un peu de lait et on allait travailler après.»
 «On avait des amis qui étaient dans l'Orne qui nous racontaient qu'aussitôt après le débarquement, quand les armées alliées avaient avancé, dans ce coin, c'était uniquement de l'élevage. Il n'y avait pas d'agriculture. Alors, ils avaient du lait, de la viande, du beurre mais ils n'avaient pas de pain et ils n'avaient pas de paille pour les animaux.»
 «Moi je donnais mon café à l'épicière pour qu'elle me donne des fayots à manger.»

  De l'orge grillé à la place du café

 «On faisait du café avec de l'orge. Mais ce n'est pas le même goût. On faisait griller l'orge chez le boulanger.»
 «A la place du café, on grillait de l'orge. C'était pas mauvais. Mon père avait fabriqué un appareil pour faire griller de l'orge.»
 «Chez nous, on avait un appareil pour griller. On le mettait sur la cuisinière et on tournait une manivelle.»

  De très rares extras

 «La farine, on la mettait dans le grenier. On attendait que les allemands soient partis pour écraser un peu de blé. On tamisait la farine et on la stockait pour pouvoir faire un petit gâteau avec un œuf. Une chance qu'on ait encore du lait chez nous.»

  Et d'autres produits

 «Il y avait le marchand de charbon. Les allemands emmagasinaient du charbon dans un bâtiment et il y avait un trou. On récupérait du charbon par là.»
 «Mon père avait même fait un appareil pour les feuilles de tabac. Il les faisait sécher. Il faisait des cigares.»

  Les tickets de rationnement

 «Il y avait les tickets de rationnement. Avec Mr Rozan qui était directeur de l'école des garçons et secrétaire de mairie, le dernier jeudi du mois, on (Mme Fainstein) allait à la mairie pour préparer les tickets pour les familles. Il y avait la liste des familles, le nombre de personnes, l'âge des gens parce qu'il y avait les adultes, les J3 - c'étaient les adolescents -, les enfants, et des tickets spéciaux pour le lait des bébés. C'était compliqué.»
 «Il y avait des points de textile pour les vêtements. On ne pouvait pas acheter non plus ce qu'on voulait. Il y avait aussi des bons matière. C'est à dire que pour avoir ne serait-ce que des casseroles, il vous fallait un bon pour avoir deux kilos de casserole, c'était au kilo, c'était comme çà que çà se présentait. On en avait à condition de se marier. Il fallait prouver que l'on avait fait publier les bans. Cà s'est prolongé après la guerre.»
 «Quand je me suis mariée en 45, pour avoir une cuisinière, il fallait aussi un bon.
 Il y a eu des bons et des points textile jusqu'en 1950. Bien sûr, çà s'est assoupli au fur et à mesure et il n'y avait plus tous ces prélèvements qui partaient en Allemagne.»
 «Et puis, il y avait les cartes d'alimentation. Quand il fallait faire la queue pendant une heure, une heure et demi pour avoir la carte d'alimentation...»
 «Il y avait le rationnement : des tickets de pain, de sucre, de vin - 3 ou 4 litres par mois, peut-être.»

TRAVAIL A L'USINE, TRAVAUX DES CHAMPS

 «Après (l'école municipale), tout le monde allait travailler.
 Même après la guerre, quand je suis rentrée, quand on demandait aux petites filles ce qu'elles voulaient faire, elles répondaient qu'elles voulaient aller à l'usine.
 Les parents allaient à l'usine, les enfants allaient à l'usine et entre temps ils faisaient des travaux agricoles.
 Parce qu'à ce moment là, il n'y avait pas la mécanisation qu'il y a actuellement. Les enfants arrachaient le lin, ils démariaient les betteraves.
 Les pères de famille qui travaillaient à l'usine prenaient un hectare ou deux hectares pour ces travaux là. Alors ils étaient payés à l'hectare. Ils se faisaient aider par les enfants parce que pour arracher le lin les petites mains n'écrasaient pas les tiges. Pour les betteraves aussi, les petites mains retiraient plus facilement les plantes en surplus. J'en avais pas mal qui le faisaient et qui aimaient çà finalement. Pour elles, c'était tout naturel. On n'allait pas à la plage, on n'allait pas se baigner.
 On travaillait du matin jusqu'au soir sans arrêt. Bien souvent le père était du matin et la mère de l'après-midi, comme çà il y avait toujours quelqu'un pour garder les enfants. Et les enfants n'envisageaient pas un autre métier.»
 «Pendant la guerre, il y avait beaucoup de fermes laitières à Avremesnil. C'était des petites fermes. Les plus grandes avaient une cinquantaine d'hectares.»

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Travaux des Champs  Travaux des Champs
Travaux des Champs


CAFES ET JEUX DE CAFE

 «Il y avait beaucoup de cafés au pays à ce moment là. Il y en avait un au bout où était le père Deguerre. Il y avait Henri Levasseur là. Il y avait André Levasseur.
 Il y avait le père Gricourt. C'était le «café des intimes». N'y allait pas n'importe qui.» «Il y avait deux bouloirs. Celui chez Henri Levasseur. Il était couvert.»
 «Et puis chez le père Lavenu. Je l'ai vu à deux places : à la place auprès du monument et puis derrière sa maison.»
 «Pendant la guerre çà jouait. Il n'y avait que çà.»
 «Ils jouaient aussi à la butte en face le père Louis (Levasseur). Tout le monde jouait à la butte.
 C'était un bouchon sur des pièces, un bout de bois de 10cm.
 Il y avait des plaques qu'ils jetaient. Il fallait s'approcher du bouchon.
 Ils jouaient sur la route. Il n'y avait personne.
 On mettait des pièces sur le bouchon. Celui qui était le plus près ou qui faisait tomber le bouchon gagnait la mise.
 Les plaques, des fois c'étaient des plaques rondes des anciens passages cloutés. Ils les arrangeaient pour qu'ils glissent bien.»

L'OCCUPANT

 «A Avremesnil, il n'y avait pas beaucoup d'allemands parce qu'il n'y avait pas l'eau. Ils en avaient besoin pour leur chevaux. Les troupes passaient mais ne s'arrêtaient pas.»
 «Pour Avremesnil, au moins quand j'y étais, ça s'est passé tranquillement. On n'a pas eu trop de représailles, des choses comme ça.»
 «Quand ils étaient là (les allemands), ça ne se passait pas trop mal quand même.» «Il y en avait qui étaient corrects et d'autres moins, des gangsters parfois.»
 «Chez nous, on a eu de toutes sortes. Quand ils étaient saouls, je vous assure, ce n'était pas agréable.»
 «Ce n'était pas toujours les mêmes allemands qui étaient là. Ca changeait tous les trois ou quatre mois peut-être.»
 «Vous vous rappelez du «Maqueux de Pot-au-feu» ? Il était chez Mr Muguet. Sa femme avait fait du Pot-au-feu et la nuit, l'allemand était venu le manger. C'est pour çà qu'on l'appelait «Maqueux de Pot-au-feu».
 «Et "Gueule d'acier" ? Il était à la maison de Mme Lorphelin. Il avait un cheval et une voiture. Il se promenait tous les jours. Il allait visiter les entrepôts d'obus...»

  Les réquisitions de denrées

 «"Gueule d'acier", il allait réquisitionner les agriculteurs.»
 «Je me rappelle avoir été au Bourg Dun dans une ferme pour avoir des pommes de terre parce que pour le ravitaillement c'était la croix et la bannière, même à la campagne et là impossible. Le cultivateur nous a dit : «mes pommes de terre sont réquisitionnées. Je ne peux pas en vendre.» Tout part en Allemagne et c'était comme ça un peu partout.»
 Mme Vallois : «On était réquisitionné sur le beurre et les oeufs. Il fallait aller les porter à Ouville, près de l'église. Les agriculteurs étaient réquisitionnés.»

LES MOYENS DE LOCOMOTION

  Le vélo

 «Un jour, je suis allée en vélo au Havre voir ma famille. J'ai couché en route à cause du couvre-feu. J'avais fait environ 120km avec un vélo qui était lourd avec un orage en prime. J'étais jeune, j'avais 19 ans.»
 «J'ai du aller à Rouen en vélo pour chercher du tissu blanc pour faire ma robe de mariée.»

  Les chevaux

 «Sur la fin, il y en avait des chevaux. Des camions, il n'y en avait pas beaucoup.»
 «Les allemands sont arrivés avec des camions mais quand il sont repartis, il n'y avait plus que des chevaux.»
 «Les forgerons travaillaient à «la forge» (en haut de la rue du Beaufournier). Sur la fin, ils avaient du boulot.»

  Les voitures

 «Il n'y avait que le vélo et cinq ou six voitures à Avremesnil. Elles fonctionnaient au gazogène. Pendant la guerre, elles ne roulaient pas. Il n'y avait pas de carburant. Ils les ont ressorti après la guerre. Les réservoirs de gazogène, ça faisait de gros tubes à l'arrière des voitures. Et, ça fumait !»

  Le car

 «La ligne des cars Van Pouille : Le départ à Avremesnil était à la place de la Poste. Il y avait le café à Jouen, le monument, c'était tout caillouteux.
 Il y avait des espèces de tubes au dessus. Quand il montait la côte de Rouen, il ne regardait pas à la surcharge avant. Pour en monter, il en montait du monde. Il avait un car et un petit.»

  Le train

 «Tous les quinze jours ou trois semaines, on allait à Gueures pour mettre au train une caisse pour envoyer à Paris. A Gueures, il y avait même le train de voyageurs. C'était la ligne Dieppe-Fécamp.»
 «J'ai été à Rouen par le tortillard pendant la guerre. On le prenait à Gueures. On allait jusqu'à Motteville. On prenait le train pour Malaunay. On descendait parce que le pont avait sauté. Ensuite, on faisait un bout à pied pour reprendre le train de l'autre côté. On arrivait à Rouen vers 11h. Le tortillard partait de Gueures à 7h. Il fallait 4h pour y aller.»
 «Il y avait du monde dans le train. Il s'arrêtait un peu partout, d'où son nom : le tortillard.»
 «A Malaunay, les enfants se faisaient de l'argent : avec des «voitures à poulots», ils portaient les bagages d'un train à l'autre. Il y avait du chauffage dedans : un sorte de poêle Godin attaché avec le tuyau qui ressortait et qui chauffait au passage.»
 «J'ai pris le train à Gueures pour aller à Dieppe aussi. Après, il l'avait arrêté parce que le pont du Hammelet avait sauté. Après on y arrivait au ralenti parce qu'ils l'avaient renforcé. Il l'avait renforcé à partir de la route. Comme elle était petite plus personne ne passait. Mais le train était plus important.»

LA DEFENSE ALLEMANDE

  Les «asperges à Rommel»

 «Les hommes étaient réquisitionnés pour planter les «asperges à Rommel». C'était des perches, des arbres qui dépassaient de 4m de terre. C'était pour empêcher les avions d'atterrir.»
 «A Quiberville, il y avait des mines posées dessus. Il y avait des fils. Si la mine tombait par terre, elle explosait. Cà faisait partie du Mur de l'Atlantique.»

  Les tranchées

 «Sur le bord des routes, ils faisaient des tranchées individuelles. Juste pour mettre un homme dedans.»
 «Dans ma cour, ils avaient fait une tranchée en zigzag mais ils ne s'en sont jamais servis.»

  Les miradors

 «Ils se servaient du clocher (l'ancien était plus haut) pour voir au loin. On voyait jusqu'à la mer.»

UNE VIE AU RALENTI DANS LA CRAINTE

 «Pendant l'occupation, il n'y avait pas de fêtes.»
 «Mais autrement la vie était relativement tranquille mais il y avait toujours cette question de ravitaillement.»
 «Pendant la guerre, on n'avait pas ce qu'on voulait. Encore, nous, en campagne, il ne faut pas se plaindre.»
 «On sentait bien que les gens n'étaient pas heureux, pas contents. Ils n'osaient pas trop le montrer parce qu'il y avait la peur des représailles. Quand on a une armée au pied de sa maison, on hésite à faire des choses.»

  Le couvre-feu

 «Il y avait le couvre-feu. Bien entendu, il fallait être rentré pour 8h le soir. Il fallait camoufler les fenêtres. Il ne fallait pas qu'il y ait un rai de lumière qui passe car ça pouvait attirer les avions pour les bombardements.»

  Les postes TSF interdits

 «Nous, on avait un poste chez nous. Le jour qu'ils ont débarqué le 6 juin 44, il y a une fille qui nous a dit : les anglais sont débarqués. Elle me dit : tu devrais le savoir, tu as un poste chez toi. J'étais comme paralysée. Il y en a qui le savaient qu'on avait un poste.»

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Affiche TSF
L'affiche concernant les postes de T.S.F. apposée sur les murs de Dieppe, dès fin mars 1944 par "la nécessité d'assurer la sauvegarde des troupes d'occupation dans une région menacée d'invasion éventuelle..."

LES TRAVAUX OBLIGATOIRES, LA RESISTANCE «PASSIVE»

  Le nettoyage des obus

 «Moi, j'ai été réquisitionnée pour gratter les obus au bois de Pitié. Ils étaient rouillés et il fallait les nettoyer. C'était dans les années 42-43. Il y en avait aussi à Saint-Denis.»

  Les «asperges à Rommel»

 «Les allemands avaient bouché l'embouchure de la Saâne pour inonder toute la vallée en arrière. Tout était inondé jusqu'à Longueil. C'était un vrai marécage.»
 «Et puis, on y avait planté des pieux, les fameuses «asperges à Rommel». Les allemands avaient réquisitionné des gens pour çà. Ils avaient voulu réquisitionner des femmes à Avremesnil, et Nelly, ma belle sœur (à Mme Fainstein), avait pris l'étendard de la révolte. Elle a dit : Les femmes n'iront pas ! Les jeunes, les hommes y sont allés.»
 «On m'a raconté : ils avaient creusé un trou pour planter ces fameux piquets et puis ils jouaient aux cartes dans le fonds. Ils s'étaient installés à trois. Ils planquaient le jeu de cartes quand les allemands arrivaient. Alors l'allemand est arrivé en colère : il disait : «chez nous, vous en auriez fait trois». Alors, mon beau frère se disait : «si c'est moi qui commandais, tu en aurais fait au moins cinq !».
 «Les gens résistaient à leur façon. Ils ne cédaient que contraints et forcés. Même sans faire de la résistance active. C'était le ralentissement du travail, la mauvaise volonté, on ne trouvait pas les outils...»

  Les cars Van Pouille

 Mr Fournier : «Il y avait les cars Van Pouille. C'était un vrai fou. Il n'était pas copain avec les allemands. A Dieppe, s'il y avait des allemands dans son car, il les faisait descendre par la porte arrière et il faisait monter ses clients. Les allemands ne payaient pas. Je me demande comment il ne s'est jamais fait prendre. Il était gonflé.»
 Réponse apportée par Mme Fainstein : «Il y avait des cars, la ligne «Van Pouille». C'était un belge, un flamand. La ligne faisait Luneray-Dieppe. Sa femme vendait les tickets.»
 «Après la guerre, on m'a dit qu'il avait été réquisitionné au 19 août 1942 pour aller ramasser avec son véhicule les corps sur la plage de Dieppe et les allemands lui ont donné la Croix de Fer. Et cette Croix de Fer, il l'avait dans son car, dans sa boîte à gants. A partir de ce moment là, quand un allemand montait dans le car, il le faisait mettre au garde-à-vous. Il lui disait : tu as la Croix de Fer ? Non, alors tu montes là-haut, au dessus de la cabine. Chacun résistait à sa façon.»

LA RESISTANCE ACTIVE

 Mme Fainstein : «Pendant l'occupation, on se méfiait. Moi comme je faisais des choses pas permises, je me méfiais aussi.
 J'ai eu deux logements : un, c'était à côté de la boulangerie. Je me méfiais beaucoup du garçon boulanger qui venait fumer une cigarette à 4 heures du matin. Et puis, j'ai appris après que ça avait été un résistant aussi. Mais, je ne pouvais pas savoir.
 On n'essayait pas de se connaître. Quand vous ne connaissez personne, vous ne pouvez pas donner de nom si on vous arrête. Ce que l'on ne sait pas, on ne peut pas le dire. Il vaut mieux en savoir le moins possible.
 Mon contact était le prof de philo du lycée de Dieppe, Valentin Feldmann - qui a sa rue et une école à son nom à Dieppe.
 Mais quand on m'a arrêté, on m'a demandé qui étaient mes chefs, j'ai dit : je n'en ai pas. Ce n'était pas la peine de mettre des gens dans le pétrin.
 Lui est parti en septembre 41, parce qu'il était juif et il a été viré de l'éducation nationale. Il est parti dans un groupe armé.»
 J'ai continué toute seule. Il fallait que je recueille les informations, que j'écrive les articles, que je mette tout çà en page, que j'imprime et que je porte tout ça aux distributeurs.
 Alors, au début, j'allais à pied à Dieppe pour rencontrer le distributeur qui se chargeait du partage avec les autres.
 Tous les quinze jours, je partais vers 13h le jeudi parce que c'est le jour où on n'avait pas classe.
 J'arrivais à Dieppe vers 16h30. J'avais une demi-heure de battement. Je repartais vers 17h.
 Il fallait que je sois rentrée pour 20h00, c'était le couvre-feu. Je faisais donc mes 30km dans l'après-midi.
 Et puis après, j'ai eu un vélo par l'intermédiaire d'un instituteur qui m'a dit : je connais un moyen d'avoir encore un vélo si vous en voulez un. C'était un vélo noir en col de cygne. Là, j'avais un peu plus de temps.
 Je n'avais pas de motif officiel pour aller à Dieppe, j'y allais pour me promener, faire mes courses.»

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Laisser Passer de nuit

LES ARRESTATIONS, LES DEPORTATIONS

 Mme Fainstein : «Ici, il y a eu des arrestations après la mienne. Notamment, Mr Farbstein qui était mon voisin le plus proche. Il habitait le Chalet (maison à côté de l'actuelle mairie). Il a été emmené en 42.
 J'ai su après les circonstances de son départ. Il avait été prévenu par la gendarmerie qu'on allait l'emmener comme juif. Il était ami avec un certain Mr Nobel, de la famille du Prix Nobel, qui était suisse et donc neutre et qui habitait le château que l'on appelait le château Nobel à Longueil.
 Et il lui avait dit : «tu viens chez moi, je te prendrai comme domestique. Je te servirai plutôt». Sa femme avait refusé.parce qu'elle était propriétaire du chalet et elle disait : «si on s'en va, les allemands vont couper mes arbres, ils vont prendre ma maison».
 Alors il était resté là et les gendarmes n'ont rien pu faire. C'étaient des gendarmes de Bacqueville qui l'avait prévenu.
 Il est mort dans le train, je crois. Il a été emmené à Drancy d'abord et puis il est mort dans le train en déportation.»

 «Les allemands ont commencé à savoir qu'il y avait des tracts qui circulaient. Donc, ils faisaient des barrages, principalement sur la route qui allait à Quiberville et c'est comme ça que mon beau frère, Bernard Lavenu, a été arrêté en avril 41.
 Il a fait trois mois de prison. Il avait un tract sur lui. Ils l'ont emmené à Rouen au Palais de justice où il est resté trois semaines dans les caves.

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Tract

 Après, il est passé devant un tribunal allemand qui l'a condamné à trois mois de prison. Il les a fait à la prison Bonne Nouvelle.
 En France, les détentions avant le jugement comptaient dans la peine mais pas en Allemagne. Donc, il a fait trois mois et trois semaines de prison à Rouen.
 Et quand il est rentré, il était maigre, le pauvre. Il n'avait pas dû manger grand chose.
 Des gens qui ont été arrêtés ici, à part mon frère et Mr Farbstein, il y a eu Mr Paut - qui figure sur le monument au mort - et Mr Petit.»

L'ARRESTATION DE MME FAINSTEIN

 Mme Fainsteîn : «Moi, j'ai été arrêtée à Dieppe. J'avais 19-20 ans. Je ne pouvais plus rester à Avremesnil.
 On m'avait avertie que j'étais surveillée alors je suis partie à Dieppe habiter chez des amis, chez l'un après chez l'autre. J'avais une camarade d'école à Dieppe qui m'a hébergée et puis j'avais une autre collègue institutrice.
 Mais, je n'avais pas pris avec moi le matériel qui me servait à imprimer tout ce que j'imprimais. J'ai quand même été arrêtée car cette maison là était surveillée.
 J'ai été arrêtée mais on n'a pas trouvé le matériel. Mon avocat m'avait dit que l'on avait fait 52 perquisitions dans Dieppe mais qu'on ne l'avait pas trouvé.
 J'ai été mise au commissariat - à côté des pompiers sur les quais - et j'ai été interrogée par un inspecteur des brigades spéciales - parce qu'il y avait une police spéciale chargée des délits de propagande anti-allemande mais surtout anti-Vichy et pro-gaulliste.
 Je suis passée devant un juge d'instruction qui m'a renvoyée en prison avec l'inculpation en question. Et puis, j'ai été jugée à Rouen pour propagande bolchévico-gaulliste et j'ai été condamnée à six ans de travaux forcés.
 Ma captivité a duré jusqu'au 7 mai 1945. Je suis rentrée le 20 mai.»

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Lettre envoyée pendant la déportation
Lettre envoyée pendant la déportation
Il fallait écrire sur le formulaire autorisé. La lettre passait par la censure allemande (informations rayées en noir).
Comme la place était limitée, le rédacteur écrivait le plus petit possible.


 «Mais, pour l'arrestation, je n'ai pas eu affaire aux allemands parce que les allemands se réservaient les cas où il y avait de gros sabotages, des meurtres d'allemands, des choses comme ça.
 Pour eux, à ce moment là, la propagande c'était de la broutille. Après, çà a changé. C'était le gouvernement de Vichy qui avait une police pour seconder la police allemande.
 Alors, je suis revenue ici (à Avremesnil) quelques jours après mon arrestation avec le commissaire de police de Dieppe et l'inspecteur en question.
 Ils ont perquisitionné le petit logement que j'occupais au bout de l'école des garçons. Ils n'ont rien trouvé, bien sûr.
 Mais, les enfants étaient là et çà les a beaucoup marqués. Ils m'ont dit après coup : quand vous êtes revenue avec la police, on a eu bien du chagrin.
 Les enfants avaient été effrayés. Une m'a dit récemment : «Vous savez, on a bien prié pour vous.» Entendre çà 60 ans après, çà m'a bien touché.»

LA LIBERATION, L'ARRIVEE DES CANADIENS

  A Gueures

 Mme Paumier : «Vers l0h du matin, le 1er septembre, on nous a dit : «il paraît que les anglais arrivent».
 Tout le monde est sorti. C'était le premier tank qui arrivait sur la route de Thil Manneville.
 C'étaient les canadiens. On est venu chercher des fleurs pour fleurir les tanks.
 J'ai monté dessus, je suis en photo avec mon petit neveu sur le tank. Toute la population était sortie, il n'y avait plus personne dans les maisons. Et puis on a fait la fête, ils sont venus manger. Il y en avait un par famille.
 Et puis alors ils parlaient «comme cha». Etaient des canadiens normands ! Etait marrant. Ils disaient «à c't heu» au lieu de dire maintenant (à cette heure). Nous, dans le temps on le disait çà. On n'était pas dépaysés avec.
 Ils sont restés une journée à Gueures. Après, ils se sont rejoints à Dieppe tous les canadiens.
 Le Dimanche, ils ont tous défilés à Dieppe. On est partis à 30 jeunes de Gueures à pied jusqu'à Dieppe pour voir tous les canadiens puis les anglais.
 On leur faisait la fête. Toute la population de Gueures y était.»

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La première sortie à la plage de Quiberville après la libération
La première sortie à la plage de Quiberville après la libération


 «Quand on a vu les canadiens la première fois, on était fous, on se demandait si vraiment c'était possible.
 Il y avait des tanks et des chenillettes. Ils sont venus de Thil Manneville.
 A Gueures, il y avait celui qui jouait de l'accordéon, Maurice Leclerc. Alors il a été cherché son accordéon et tout le monde dansait devant le «Tout va bien».
 Sur la route, tout le monde dansait là. On ne pensait pas à manger, tellement on était content.
 En tout cas, il faisait beau ce jour là, le 1er septembre. On a été cueillir les fleurs.
 Ils sont repartis le soir. Ils se sont reposés là. Ils ont été quinze jours là avant de repartir. Mais ils ne logeaient pas chez l'habitant. Ils avaient des tentes.
 Je crois de ce que j'ai entendu dire après, la garnison est tombée dans un guet-apens dans le Nord de la France. Ah les pauvres gars de 20 ans !
 Mais alors ils étaient tout barbouillés quand ils sont arrivés, tout noirs par la sueur.»

  Aux alentours

 Mr Fournier : «Avec Mr Auger, on avait été voir les ponts des allemands à Ouville. Les deux ponts ont été sautés. On ne pouvait plus passer.
 Il y avait aussi celui de Gueures qui a été sauté. Les allemands les ont fait sauter pour empêcher les alliés de passer.
 Les alliés étaient surtout à la gare de Luneray. Les petits avions atterrissaient dans la plaine où il y a actuellement Lunor.»
 Mr Thoumie : «Je travaillais à Greuville à ce moment là. Les allemands sont arrivés dans une voiture à cheval. Ils étaient neuf. Ils ont posé les fusils sur le talus. Il y en a pas un qui a bougé. Ils ont attendu. Ils ont été cueillis sans mal.»

  A Avremesnil

 Mme Vallois : «A la Libération, on était heureux.
 Mais, ce jour là, on n'est pas sorti. On avait des allemands qui couchaient à la maison. J'étais toute seule avec maman. Alors quand on a vu que tout le monde débarquait, on a descendu les matelas pour coucher en bas. On avait peur qu'ils reviennent.»
 Mr Fournier : «Quand les alliés sont arrivés de Greuville Luneray, une jeep allemande arrivait sur Pitié. Mon père les a orientés vers Luneray. Ils se sont fait cueillir à Rocquigny.
 Les libérateurs sont passés dans le village mais ne se sont pas arrêtés longtemps.
 Quand ils sont arrivés, il y avait un monde là sur le croisement (de l'église).»

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La kermesse à Avremesnil au retour des prisonniers
1 : Denise LEVASSEUR
2 : Bernard LACOINTE
3 : Janine LEVASSEUR
4 : Jean-Pierre LEVASSEUR
5 : Josette SAFFRAY
6 : Claudine SAFFRAY
7 : Colette LEVASSEUR
8 : Pierre SAFFRAY
La kermesse à Avremesnil au retour des prisonniers La kermesse à Avremesnil au retour des prisonniers
La kermesse à Avremesnil au retour des prisonniers


 Les informations présentées sur cette page émanent d'interviews réalisés auprès de personnes ayant vécu cette période, il y a de cela plus de 60 ans.

 En tout état de cause, ces témoignages sont sincères, ils expriment des faits et des ressentis, avec la vision qu'avaient ces personnes à ce moment. Aussi, nous vous prions d'excuser les quelques manques ou contre-vérités qui pourraient s'être glissés.

 Nous tenons à remercier : Mmes Fainstein, Paumier et Vallois, ainsi que Mrs Fournier et Thoumie pour les précieux éléments qu'ils nous ont communiqués

Souvenir
Retrouvez l'histoire de la libération dans la revue Connaissance de Dieppe
Connaissance de Dieppe
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